Aujourd'hui, nous sommes le 1er juillet, et je n'aurais jamais pensé écrire ces mots un jour.
Aujourd'hui est le premier jour où je ne peux plus me verser de salaire.
Il y a trois ans, les mois difficiles arrivaient en septembre, parfois en octobre. Puis ils sont arrivés en août.
Aujourd'hui, nous sommes le 1er juillet.
Chaque année, j'observe ce jour arriver un peu plus tôt. Chaque année, je me demande jusqu'où je pourrai tenir.
Les charges, elles, ne diminuent jamais. Elles tombent tous les mois, quoi qu'il arrive. Peu importe que les ventes suivent ou non.
Pendant longtemps, j'ai cru être un cas isolé.
Puis j'ai commencé à discuter avec d'autres semenciers, avec des artisans, des commerçants, des indépendants.
Le constat est toujours le même. Tout le monde serre les dents. Tout le monde essaie de tenir.
Et de plus en plus de personnes commencent enfin à sortir du silence.
Hier encore, un client m'a écrit pour s'excuser de ne pas passer commande parce qu'il avait remarqué une augmentation de 10 centimes sur l'ensemble des sachets depuis la semaine dernière.
Je ne lui en veux pas.
Mais cette situation résume parfaitement ce que vivent beaucoup de petites entreprises.
Pour le client, il y a 10 centimes de plus.
Pour moi, ces 10 centimes servent à absorber une partie des hausses que je subis depuis des années.
Sur une commande de 10 €, une fois les frais de port, les emballages, les sachets, les étiquettes, les commissions bancaires, les cotisations, les charges et toutes les dépenses retirées... il reste très peu.
Au mois de juin, j'ai préparé 86 commandes, contre 142 en juin 2025, soit une baisse d'environ 40 % de mon activité et, forcément, de mon chiffre d'affaires.
Après avoir payé mes cotisations, il me restait à peine de quoi participer aux dépenses du foyer.
Et pendant des mois, j'ai réussi à comblé le découvert de mon compte uniquement pour continuer à acheter des enveloppes, des timbres, des sachets et tout ce qui me permet simplement... d'expédier vos commandes.
Beaucoup pensent qu'un artisan augmente ses prix pour gagner plus. La réalité est parfois tout l'inverse.
On augmente de quelques centimes pour essayer de perdre un peu moins.
J'ai également essayé la publicité : Facebook - Google.
Je pensais investir pour développer mon activité.
Je me suis retrouvé face à des entreprises capables de mettre 20€ par jour sur un seul mot-clé comme "tomate".
Comment un petit artisan peut-il rivaliser ?
La vérité, c'est qu'il ne peut pas. Et malgré tout ça... Chaque matin, je continue.
Parce que Graines de Bambous, ce n'est pas seulement mon entreprise.
C'est celle que mon père a créée il y a plus de quinze ans.
Depuis son décès, j'essaie de tenir la barre. J'essaie d'être à la hauteur de ce qu'il avait construit. J'espère simplement qu'il soit fier de moi.
Ces dernières années n'ont pas été tendres avec nous.
En 2018, quelques mois après la perte de mon père, on m'a diagnostiqué une malformation cardiaque. Depuis, je vis avec un traitement à vie et un suivi médical permanent.
Avec ma femme, nous avions aussi des projets. Nous avions rénové notre maison. Nous rêvions de fonder une famille.
Puis les difficultés financières sont arrivées progressivement, et nous avons appris que ma femme atteinte d'un syndrome compliquerait encore davantage ce projet.
Comme si cela ne suffisait pas, en 2025, nous avons perdu trois de nos animaux.
Trois membres de notre famille.
Trois déchirures dont certaines restent encore très difficiles à accepter aujourd'hui.
Alors oui...
Depuis quelques semaines, je me demande s'il ne faudrait pas trouver un mi-temps pour continuer à faire vivre Graines de Bambous.
Mais je me demande aussi comment concilier un autre emploi avec les commandes, tout en préservant ma santé.
Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve.
Je ne sais pas si Graines de Bambous existera encore dans quelques années. Et rien que d'écrire cette phrase me serre la gorge.
Parce que perdre cette entreprise, ce ne serait pas seulement perdre mon travail. Ce serait perdre une partie de mon père. Une partie de moi.
Si je vous raconte tout cela aujourd'hui, ce n'est pas pour inspirer la pitié.
C'est parce que derrière chaque petite entreprise, derrière chaque artisan, derrière chaque producteur, il y a souvent une histoire que personne ne voit.
Quand vous choisissez d'acheter chez un indépendant, vous ne payez pas seulement un produit.
Vous permettez à une passion de continuer.
Vous aidez une famille à tenir debout.
Et parfois...
Vous empêchez simplement qu'une histoire de plus de quinze ans ne s'arrête.
Merci à celles et ceux qui continuent de croire en nous.
Merci du fond du cœur.
Fred